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 La demande en mariage : genre et proxémie

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MessageSujet: La demande en mariage : genre et proxémie   Ven 14 Mai - 20:51

Voici un texte écrit pour un dossier sur le thème "genre et espace", dans le cadre du cours éponyme donné par JF Staszak.
Je me suis un peu amusé sur le choix du sujet, celui-ci étant libre.



Avant propos méthodologique.
Le choix a été fait d’écrire cet essai à la première personne du singulier. Il est important de rappeler la position depuis laquelle cet essai est écrit. Je suis un homme et hétérosexuel. Cela n’est pas sans importance notamment en ce qui concerne l’analyse qui sera faite ici car la posture épistémologique qui prévaudra dans cet essai se veut résolument constructiviste. A l’instar de Colette Guillaumin dans ses travaux sur le racisme et le sexage, je rejetterai toute vision biologisante des rapports entre groupes sociaux, car « l’idée spontanée de nature introduit une relation erronée entre les faits, elle change le caractère même de ces faits » (Guillaumin, 1977).
En outre, parler d’une tradition telle que la demande agenouillée en mariage, c’est parler d’un fait social genré et hétéronormé, dans une société qui ne l’est pas moins, mais c’est aussi pour moi en parler d’un point de vue d’une personne dont le système de valeur est issu de cette société. Parler de genre dans une société genrée, c’est prendre le risque de faire de nombreux contre-sens. Ainsi, Claire Hancock nous en rappelle quelques exemples, à travers certains féminismes qui avaient pu voir, dans les sous-représentations des femmes dans certains domaines, la cause du problème au lieu d’y voir la conséquence de la domination masculine (Hancock, 2001).
Parler de genre dans une société genrée, c’est prendre le risque de faire de nombreux contre-sens, surtout lorsque, en tant qu’homme, rien ne me contraint à priori à conscientiser de manière quotidienne ce caractère genré. Au mieux, j’éviterai ces contre-sens, au pire, mon analyse, si bancale qu’elle soit, sera un témoin supplémentaire du médiateur qu’est le genre sur notre représentation du monde.
Il est enfin nécessaire de préciser qu’il y a plusieurs façons d’aborder le sujet qui suit. J’ai retenu l’analyse des rapports de genre dans un couple hétérosexuel occidental, laissant de coté l’analyse du caractère hétérosexuel. De la même façon l’occidentalité de la relation ne sera pas questionnée ici.




Stade de Gerland, Lyon, 26 octobre 2009. Plongé dans un univers généralement perçu comme typiquement masculin, le lieu était propice pour entamer une réflexion sur le genre et l’espace. Il n’a pas été évident, non pas de voir ce qui était sous mon regard, mais d’en saisir le sens : devant nous, un groupe d’amis venus assister au match était divisé en deux groupes séparés : les femmes d’un côté, et les hommes de l’autre. Ce schéma un peu caricatural ne se répétait bien entendu que parfois dans le stade, et probablement pour des raisons très variés, mais il finit par soulever une question que je souhaite développer ici : les relations de proximité spatiale entre les hommes et les femmes, l’agencement proxémique du genre. La question est de savoir si nos comportements spatiaux sont marqués par le genre, en s’intéressant à une « échelle » géographique très grande : celle de la personne et de son espace immédiat.
Dans cette optique, ce n’est pas l’exemple du stade que je mobiliserai, ce dernier conduisant à une analyse qui serait probablement maladroite d’un point de vue méthodologique. En revanche la réflexion qui en a découlé a été riche en exemples de situations quotidiennes. Par son symbolisme fort et par ses rituels socio-spatiaux très marqués, l’acte de demande en mariage traditionnel m’a paru comme idéal pour traiter la question de l’interaction de codes sociaux et de codes spatiaux. Le hasard du calendrier aidant, l’affiche du film The Proposal, sorti tout récemment sur les écrans anglophones et francophones, est apparue en premières places dans ma recherche de ce qui devait être une image plus conventionnelle d’une telle situation. L’affiche présente deux acteurs dans une situation de demande en mariage, à ceci près que c’est la femme qui se trouve être à genoux, offrant, l’air malicieux, la bague de fiançailles à un homme qui semble accolé à un mur (non visible sur l’affiche), et dont le visage trahit l’anxiété face à une telle situation. On notera au passage la forte codification qui entoure les deux sexes notamment sur le registre vestimentaire : talons hauts, tailleur face à la cravate masculine. Cette affiche de cinéma, les codes qu’elle mobilise, l’effet comique qu’elle suggère, au public lui étant destiné, à travers une inversion des rôles, sont autant d’indices qui poussent à s’interroger sur ces rôles de chacun, non seulement dans l’espace, également par rapport aux autres, mais, et surtout par rapport à l’autre sexe.
L’hypothèse que je souhaite poser est que l’agencement spatial des corps durant l’acte de demande en mariage est le fruit tout comme le témoin de rapport sociaux genrés. Ce même agencement pourrait être analysé en termes sémiologiques pour mettre en valeur son inscription dans une organisation spatiale plus générale dont le genre serait un facteur constitutif. Pour ce faire, après avoir démontré l’intérêt d’un tel questionnement, je me poserai la question du caractère genré puis de la spatialité de la demande en mariage à genou, afin d’en analyser le sens.


Savoir si la question se pose.
Une des interrogations qui vient intuitivement à l’esprit face à ce genre de sujet est de savoir si la pratique a toujours lieu, si la demande masculine à genoux est toujours un acte qui se fait. Au final, la question se pose-t-elle ? En effet, les évolutions des mœurs et des pratiques relatives à la famille et au mariage font désormais partie du sens commun, à tel point que l’on aurait tendance à penser que le mariage est en net recul et que les codes qui s’inscrivent dans cette institution suivent un chemin similaire. Intuitivement, j’aurais également tendance à penser que le protocole étudié ici est un usage dépassé, qu’il semble évident que la demande peut venir des deux cotés du couple, et que la posture agenouillée relève d’un code figé qui, à l’instar d’une expression langagière figée, aurait progressivement signifié autre chose que le système de sens qui le composait à la base.
Cette vision est de mon point de vue très répandue. Elle semble également impliquer un effacement des rapports de genre sur lequel je souhaiterais revenir avant d’entamer mon analyse. Après plus d’un siècle de mouvement pour l’égalité des sexes, un discours relativement dominant tendrait à annoncer une certaine égalité. Les femmes ont acquis la plupart des droits dont les hommes avaient le monopole, les salaires tendent (lentement) à s’équilibrer… Toute une série d’exemples parfois relativement imaginaires cherchent à démontrer l’avènement prochain d’une société occidentale non genrée. Les mouvements féminins n’ont d’ailleurs pas été épargnés par cette vision : « … présenter l’accès de la première femme (Jacqueline Beaujeu-Garnier) à un poste d’assistante à la Sorbonne en 1942 comme la fin du « dernier verrou », comme le fait N. Broc, relève d’un optimiste démesuré » (Hancock, 2001). Dans notre cas, la considération de l’acte de demande en mariage dans une position à genoux comme relevant du rite, de la tradition, jette dans les oubliettes la construction sociale fortement genrée dont le geste est issu.
Au final, tout porte donc à croire que la question ne se pose pas. La demande en mariage n’e serait pas un objet valable que ce soit pour une étude de genre ou pour une étude géographique. D’une part, la demande agenouillée serait un protocole, un rite, une tradition qui n’a de sens que par le geste lui-même et non dans ses composantes (notamment spatiale). D’autre part, il semblerait que le caractère genré soit effacé par une possible multi-directionalité de la demande. Un des objectifs de cet essai est de montrer en quoi ces deux aspects, la non-spatialité et l’absence de caractère genré de la demande en mariage, ne sont qu’une apparence, la surface des choses masquant des comportements spatiaux, sociaux ou culturels fortement ancrés.


Chéri(e), veux tu m’épouser ?
Je laisserai globalement de côté la question du recul statistique du mariage qui nous ne nous intéresse que trop indirectement ici. Les statistiques montrent d’ailleurs une certaine stagnation, preuve en un sens qu’il existe un décalage entre le discours et la réalité. En revanche, les pratiques qui entourent cet acte de demande en mariage vont être ici centrales, notamment en premier lieu question de la directionalité de cette demande. Est-ce l’homme qui demande à la femme, ou bien la femme qui demande à l’homme ? Si une réponse indifférenciée pourrait paraître évidente, elle ne l’est pourtant pas.
N’ayant ni les moyens, ni le temps de faire une enquête en bonne et due forme, c’est sur internet que j’ai trouvé une certaine preuve de l’unidirectionalité de la demande en mariage. Nombreuses, en effet, sont les discussions sur des forums en tout genre, sur la question de la demande en mariage faite par une femme. La première observation que l’on peut faire, est la rareté des opinions catégorique (« J'en pense que mon homme m'aurait dit "non" sans hésiter. Je suis peut être vieux jeu, mais pour moi, certaines choses doivent être faites par les hommes » ). A l’inverse, la plupart des réponses sont nuancées, voire, pour certaines d’entre elles, totalement ouvertes à la possibilité d’une inversion du rôle traditionnel.
Mais au final, ce n’est pas tant le contenu de ces différentes discussions qui est pertinent pour illustrer mon propos. Quelle que soit la qualité de la discussion, la provenance sociale des différents interlocuteurs, ou leur position plus ou moins ouverte dans les débats, la spontanéité de leurs échanges est ici ce qui compte le plus. Le fait même que cette discussion ait pu avoir lieu, et qui plus est de façon relativement récurrente, prouve que la question se pose. Une demande en mariage faite d’une femme à un homme n’est pas quelque chose qui va de soi, ou du moins pas pour tout le monde. Personne, en effet, n’irait demander s’il est concevable qu’une femme puisse aller à l’université : la question ne se pose même pas de par l’évidence de la réponse. La demande en mariage, visiblement, ne jouit pas d’un tel statut.
Un court détour par les sitcoms (Friends, How I met your mother…) permet de confirmer mon propos. Les sitcoms qui envahissent les écrans de télé regorgent de situation de demande en mariage. L’immense majorité de ces demandes suit un schéma traditionnel dans lequel l’homme se met à genoux. Si exception il y a, elle se trouve en situation d’humour, ou encore par effet de surprise comme la scène présentée ci-dessous.

Dans cet épisode de Friends Chandler, censé demander Monica en mariage se fait doubler par cette dernière qui a appris la nouvelle par hasard. Si je présente ici cette image, c’est que le déroulement de la scène, malgré les apparences, colle parfaitement avec mes arguments. Alors qu’elle commence son discours, Monica, prise d’émotion, ne parvient plus à parler de façon intelligible. Elle s’exclame alors : « There’s a reason why girls don’t do this ». Je ne compte pas prendre cette affirmation comme une vérité en soi, mais son occurrence atteste l’existence de représentations claires : c’est habituellement l’homme qui fait la demande. C’est d’ailleurs ce qu’il se passera au final dans cette scène (image 2).
L’absence d’évidence d’une demande féminine est d’ailleurs, et surtout, confirmée par l’observation de l’affiche du film The Proposal présentée au début de cet essai. L’affiche joue clairement sur l’attribution des rôles dans le protocole de la demande en mariage. Le fait qu’une femme puisse demander un homme en mariage relève ici de la situation cocasse. La femme semble éprouver une certaine fierté à s’être affranchie du rôle dans lequel on l’attendait : c’est donc qu’elle avait, à la base, un rôle assigné dans notre imaginaire collectif. De même, l’homme paraît désemparé dans un rôle dont il ne connaît pas les normes. On retrouve ici une certaine théâtralité renvoyant au Vaudeville et à des situations de quiproquo (expression signifiant littéralement « une chose pour une autre »).
Il n’est pas ici question d’être en accord ou pas avec cette représentation et l’humour qu’elle suggère. Le fait même que nous puissions y percevoir une forme humoristique en se disant « c’est drôle pour quelqu’un », montre que nous avons attribué un sens à cette image, un sens motivé socialement, par convention. Une sorte d’inter-iconicité semble replacer l’affiche dans un système de significations, de valeurs, mettant en avant le décalage avec l’image-type que nous aurions pu attendre, celle où l’homme est fièrement à genoux face à sa future femme. Et comme tout sens, celui-ci n’est pas seulement dépendant de notre opinion ou de notre volonté de le modifier, il est d’une part hérité et d’autre part sa modification nécessite une « socialisation » du nouveau sens.
Il apparaît donc clair que dans le système actuel dans lequel nous construisons du sens, la demande en mariage est marquée par le genre, quand bien même les discours tendraient à l’omettre. On retrouve ainsi le postulat à la base de la réflexion de Pierre Bourdieu dans La domination masculine : « La force de l’ordre masculin se voit au fait qu’il se passe de justification : la vision androcentrique s’impose comme neutre et n’a pas besoin de s’énoncer dans des discours visant à la légitimer. L’ordre social fonctionne comme une immense machine symbolique tendant à ratifier la domination masculine sur lequel il est fondé. » (Bourdieu, 2002).
Cependant, cette modalité de la directionalité n’est pas autonome. Elle ne peut être prise en compte seule comme ayant une indépendance, car elle est clairement consubstantielle d’autres processus, notamment spatiaux. Il est en effet difficilement envisageable de distinguer l’inversion des rôles et la position de chacun des acteurs sur l’affiche du film The Proposal. Rôles et positions sont ici indissociables, comme les deux cotés d’une même feuille de papier.


Une relation spatiale particulière.
La distance qui sépare les gens dans leurs pratiques quotidiennes n’est pas une chose évidente à percevoir. Elle n’a d’ailleurs pas, pendant longtemps, été objectivée, problématisée en tant qu’objet d’étude, à tel point que l’un de ses théoriciens (Edward T. Hall) la nommera, dans son ouvrage éponyme, « la dimension cachée » (Edward T. Hall). Dans cet ouvrage où l’auteur explique que la perception de l’espace et l’agencement des individus qui en découle sont culturellement fondés, le genre n’est pas totalement absent: « Si je peux repérer des pointes de flèches dans le désert, l’intérieur d’un réfrigérateur est pour moi une jungle où je me perds aisément. Ma femme, au contraire, découvre immanquablement le fromage ou le reste de rôti qui se cachent sous mon nez ». Si l’exemple choque, l’auteur nie par la suite tout essentialisme : « les divergences dont il s’agit ne peuvent être attribuées à des variations de l’acuité visuelle. L’homme et la femme ont simplement appris à se servir de leurs yeux de façon très différente » (Hall, 2006). Ainsi, l’auteur semble percevoir que c’est la position sociale, qui, au travers de pratiques différentes, conduit à une sensibilité différente. Par contre, on s’étonne que l’auteur ne remette pas en cause cette position sociale particulière, comme si, elle, était essentialisée : ce n’est pas le sexe qui ferait la perception, mais des pratiques différentes ; en revanche ces pratiques différentes, elles, semblent dues au sexe.
C’est donc le raisonnement contraire, ou complet, que je souhaiterai poser ici : la perception de l’espace, sa pratique, et les codes qui en résultent, sont bien évidemment issus d’une position sociale qui est genrée : il en résulterait des comportements spatiaux dictés entre autres par le genre.
En outre, les relations entre les hommes et les femmes dans leur processus d’accouplement – quelque soit le sens privilégié de ce terme – relève d’un jeu spatial, avec ses codes, ses normes, ses interdits, et dans lequel des stratégies sont mises en œuvre d’un côté comme de l’autre afin de réduire l’espace tant physique que symbolique qui sépare les deux individus. N’a-t-on pas coutume d’attribuer aux prémices de la réduction de cette distance l’image de « faire le premier pas » ?
Et cela n’est pas anodin dans la situation qui nous concerne, car si la demande en mariage reste fortement unidirectionnelle, ce n’est pas simplement en réponse à la question « qui doit demander qui en mariage ». En effet, la position des deux protagonistes peut également fortement participer de la directionalité de la demande.
En dehors du rituel de la demande en mariage, la position à genoux renvoie à une symbolique forte, surtout lorsqu’elle est renforcée par la présence d’une personne debout. Se mettre à genoux est une marque de soumission, d’acceptation de l’infériorité. Les personnes lors des prières, ne font pas exception, tout comme les futurs empereurs du monde chrétien qui s’inclinaient face au pouvoir spirituel incarné par le Pape pour recevoir leur sacre. Depuis la Perse antique, la génuflexion a été un devoir et de tout temps il a fallu symboliser son infériorité au rang supérieur en fléchissant le genou devant lui. La taille, la position relative à l’autre dans l’espace, notamment en ce qui concerne la verticalité, sont donc de profonds symboles de pouvoir. Cette codification se retrouve toujours aujourd’hui au regard de certaines stratégies de mise en valeur, ou certaines railleries envers la taille de chefs d’état de petite taille. Le 16 novembre 2009, lors de sa visite officielle au Japon, le président des Etats-Unis a salué l’empereur en s’inclinant fortement. Ce qui semble n’être rien de plus qu’un salut folklorique a cependant choqué bon nombre de commentateurs américains, estimant que leur chef d’état s’est ainsi « humilié inutilement ».
Il m’a paru alors légitime de me demander par quel processus, l’homme, que l’on aurait tendance a place dans une position dominante, se retrouve agenouillé devant elle, et cela d’autant plus que cette posture me semble héritée de temps anciens auquel j’aurais tendance à attribuer une domination plus tranchée. Un bref détour par l’histoire s’impose. Dans son Histoire de la Conquête Amoureuse, Jean Claude Bologne fait remonter la génuflexion au Moyen-âge, avec l’apparition de l’amour courtois. Celui-ci consiste en la séduction d’une femme de rang supérieur, en s’abaissant pour magnifier cette dame (du latin domina). D’entrée de jeu, l’auteur avertit que l’analyse et l’interprétation de la séduction, quelle qu’en soit les époques s’avère périlleux. Dans le cas de l’amour courtois, par exemple, il serait possible de « se demander si cette obsession de la supériorité sociale de la dame ne cache pas une conception machiste du respect qui lui est dû : ce n’est pas à la femme en tant que telle qu’il s’adresse, mais à celle de son seigneur. La différence de statut maintient la supériorité naturelle de l’homme, qui n’en renonce que face à la dame de son seigneur. » (Bologne, 2007).
Il n’est pas question ici de poser des hypothèses quant à la construction de ce rapport à la femme au Moyen-âge, mais ce bref détour historique nous permet de confirmer la construction à la fois genrée et hiérarchique de cette position. On pourra cependant imaginer, à l’instar de Pierre Fayard, que la séduction relève d’une stratégie relationnelle (Fayard, 2009). La génuflexion ne serait-elle pas alors un stratagème symbolique visant à convaincre l’élue de son cœur à succomber à un mariage ? En se basant sur une telle analyse, on pourrait conclure que l’homme a tout intérêt à s’abaisser un instant pour attirer la femme dans ce piège que constitue, selon Simone de Beauvoir, l’institution du mariage .


Conclusion : une expression sémiologique figée ?
On peut alors se demander en guise de conclusion comment et pourquoi cette pratique perdure. D’une part, la littérature médiévale a traversé les siècles ; les traces, les témoignages sont ainsi nombreux. Leur lecture a ainsi véhiculé des codes, créé des imaginaires. L’amour courtois concernant uniquement une frange aristocratique de la population, l’évolution au cours des siècles a naturellement tendu vers une imitation des autres couches sociales, imitation formelle ne reprenant que certains aspects de l’amour courtois, comme la génuflexion. Le cinéma et la télévision se sont ensuite emparés de ces codes, assurant leur maintien.
Au final, cet agencement de sens que constitue la demande masculine et agenouillée, ce syntagme sémiologique en quelque sorte, s’est figé au cours du temps, à l’instar de bon nombre d’expressions langagières. Le caractère proverbial, figé, provoque un transfert de sens : la combinaison des éléments du syntagme se retrouve effacée par le tout qui prend sens indépendamment des parties qui le composent. Pour donner un exemple restant dans le domaine, on ne comprend pas le syntagme « être fleur bleue » par la compréhension de la combinaison des mots. « Etre fleur bleue » se comprend comme un ensemble.
L’analyse en termes sémiologiques se révèle fort intéressante. A ce titre, la littérature abondante croisant études de genre et linguistique permet d’appuyer mon propos. Ainsi Dale Spender, dans son article Language and reality : Who made the world ?, rappelle la posture constructiviste de James Britton : « The objects and events of the world do not present themselves to us ready classified. (…) The categories into which they are divided are the categories into which we divide them ». Spender introduit son article par cette phrase pour se demander qui est entendu par « we ». Au cours de sa réflexion, un paradoxe émerge : les êtres humains ne peuvent décrire le monde qu’à partir d’un système de catégorisation, cependant, une fois doté d’un tel système, celui-ci conditionne ce qui sera perçu. Le verdict est sans appel : « Males, as the dominant group, have produced language, thought and reality » (Spender, 1993).
De là à affirmer que l’homme dominant produit l’espace, il n’y a qu’un pas que je franchis à l’appui d’un exemple révélateur énoncé par Sylvette Denèfle lors de sa conférence du 7 décembre 2009 sur la ville égalitaire : l’urbanisme et l’architecture, deux des principaux domaines de production de l’espace, sont très majoritairement masculins .
Faut il alors rappeler que dans l’amour courtois, même socialement dominé, c’est l’homme qui a l’initiative du geste, chose qui, nous l’avons vu, fait toujours sens aujourd’hui. Le figement de ce syntagme sémiologique n’est d’ailleurs pas anodin. Il consacre au rang de signe un ensemble, qui s’inscrit ainsi dans tout un système de significations des rapports spatiaux de genre dont l’homme possède la maîtrise. Ne serait-ce que dans les relations de séduction, ces signes sont nombreux : laisser la place à une dame, lui ouvrir la porte… La pertinence du rapport de genre dans ses jeux spatiaux pourrait probablement être mise en perspective par l’étude de ces mêmes jeux dans les relations homosexuelles.



Bibliographie

Beauvoir, Simone de (2008) Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, première édition 1949.

Bologne, Jean-Claude (2007) Histoire de la conquête amoureuse : de l'Antiquité à nos jours, Paris, Edition du Seuil.

Bourdieu, Pierre (2002) La domination masculine, Paris, Edition du Seuil, première édition 1998.

Fayard, Pierre (2009) Sun tzu. Stratégie et séduction, Paris, Dunod.

Guillaumin, Colette (1977) ‘Race et Nature: Système des marques, idée de groupe naturel et rapports sociaux’, Pluriel-Débat, n°11.

Hall, Edward Twitchell (2006) La dimension cachée, Paris, Edition du Seuil, première édition 1966.

Hancock, Claire (2001) ‘L’idéologie du territoire en géographie: incursions féminines dans une discipline masculiniste’, in Bard Christine (dir.), Le genre des territoires : masculin, féminin, neutre, Angers : PUA.

Spender, Dale (2008) ‘Language and reality : who made the world’, in Susan Ehrlich (dir.), Language and gender, London, Routledge.
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