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 La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs

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Thibault Renard

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MessageSujet: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Mar 15 Juin - 20:38

La géographie n’est plus ce que vous croyez…



Auteurs : Eudes Girard et Thomas Daum

Ce livre est édité aux éditions Codez – Dépôt légal : premier semestre 2010.



Sommaire



I. La géographie : réflexion sur l’homme au sein de l’espace terrestre.

1. La révolution épistémologique de la géographie : la géographie « de grand papa » n’est plus.
2. La géographie : une réflexion post-déterministe ?
3. La géographie : un hymne à la vie.


II. La géographie : une vision du monde.

1. Le monde de l’édition et la géographie.
2. Le cinéma et la géographie.
3. La peinture et la géographie.

III. La géographie : une discipline universitaire et scolaire.

1. La géographie : une discipline hybride, à la fois littéraire et scientifique.
2. Construire un plan vraiment géographique.
3. La dissertation en géographie.
4. De quelques enjeux du monde contemporain.



Critique Passion-Géographie


Je viens de terminer la lecture de cet ouvrage et comme prévu je vais vous en faire une critique qui essayera d’en dresser le bilan. Cet article est celui du forum Passion-Géographie. Puis, parce qu’une critique ne doit pas être esseulée, pour se voir justifier les auteurs nous feront le plaisir de répondre à des questions qui portent à la fois sur la forme et le fond de leur écrit.

Pour dire vrai j’ai commencé la lecture de l’ouvrage en question avec des a priori – lesquels je ne saurais ni justifier ni défendre. Peut-être avais-je déjà senti, à travers la première de couverture, que ce livre ne s’adresse pas seulement aux géographes avertis mais bien au contraire à un public élargi ; ce que la conclusion vient finalement affirmer (« Cet essai se veut avant tout une œuvre de vulgarisation… » p. 176). Mais très vite on voit, page après page, les doutes s’estomper pour le plus grand plaisir du lecteur qui en apprend à chaque ligne quelque soit sa formation.
J’ai délibérément décidé de le lire de manière toute linéaire alors qu’il était préconisé dès l’introduction de se laisser aller à choisir l’ordre de lecture suivant nos préférences puisque ledit ouvrage est composé de trois parties foncièrement distinctes et indépendantes les unes des autres. Pourtant – et je ne m’en cacherai nullement – la troisième partie correspondait mieux à mes préoccupations immédiates, pour des raisons personnelles puisque je passe en ce moment même les concours de l’enseignement secondaire.
De manière générale et avec le recul (une semaine maintenant) je dirais que cet ouvrage apparaît comme facile à lire, riche en idées et en exemples argumentés. Les auteurs font du va-et-vient entre l’historiographie et l’épistémologie de la discipline ; on s’aperçoit ainsi que les deux domaines sont intimement liés et qu’il est pour ainsi dire impossible de parler de l’un sans parler de l’autre. Avant de lire ce petit ouvrage, je faisais l’éloge du livre de Jean Jacques Bavoux nommé « La Géographie » ; je serai maintenant plus réservé car il me paraît trop théorique. En effet, Eudes Girard et Thomas Daum ne parlent pas pour ne rien dire ni pour le seul plaisir d’écrire. Ils vont droit au but et essayent à leur manière – celle qui se veut universelle par l’intermédiaire de la vulgarisation – de faire un bilan de la matière et de faciliter la compréhension de ses méthodes et de ses objets d’études. C’est une clarification élégante et on prend un réel plaisir à le « dévorer ». Il est certain que ce genre d’ouvrage manque cruellement à notre matière et que le manque d’intérêt des jeunes pour la géographie en découle en partie.
Quelle banque de données que ce livre ! On traverse tour à tour des mines d’information qui satisferont chacun des lecteurs par tel ou tel exemple. On appréciera forcément les nombreuses anecdotes (p.93 par exemple) et pointes d’humour (p.155). Toutes les problématiques auxquelles est confrontée la géographie sont décortiquées.
Ce ne sont pas les quelques coquilles « dans le même recherche » (p.61), « Puisque la géographie ni se s’écrit, ni ne se lit » (p.75) qui viendront – je l’espère – gêner le lecteur aguerri ; ni même l’illustration 20, pourtant beaucoup trop sombre, sur laquelle on n'arrive pas forcément à percevoir la présence d’une « balançoire » pourtant en partie significative d’un phénomène décrit par les auteurs.
On dit souvent qu’un livre est bon lorsqu’il convoque des réactions et des questionnements. C’est le cas ici et c’est pour cette raison que nous allons essayer de revenir sur des passages cruciaux ou curieux avec les auteurs qui nous font cet honneur pour Passion-Géographie.
Réalisée par Thibault RENARD, administrateur de Passion-Géographie.com



Questions à Eudes Girard et Thomas Daum




1-Combien de temps faut-il pour écrire un tel ouvrage ? Comment avez vous négocié sa coréalisation  (qui a écrit quoi ? Pourquoi ?) ?

Cet ouvrage est le fruit d’une gestation d’un peu plus de deux ans. Nous ne l’avons pas écrit de façon linéaire mais un peu « en arborescence » en commençant, puis en complétant, et peaufinant plusieurs chapitres à la fois. Thomas et moi nous connaissons depuis près de 20 ans lors de notre service militaire à Saint Maixent l’Ecole, cette vieille amitié a sans aucun doute facilité la collaboration. L’ouvrage étant écrit dans un dialogue et un enrichissement mutuel il est difficile d’attribuer telle partie à l’un et telle autre partie à l’autre. Nous sommes autant cinéphiles l’un que l’autre, nous aimons bien les références picturales et littéraires et il nous est arrivé de visiter en commun de nombreux musées. Mais nous avons bien sûr quelques différences et spécificités : Thomas a une culture sans doute plus mondialisée et tournée vers l’extérieur (les exemples et références étrangères sont plus volontiers de lui ) , j’ai sans doute une culture plus régionaliste et provinciale ( l’enracinement et les références à la Touraine par exemple sont plus volontiers de moi)


2-« Le déterminisme ne doit pas pour autant nous amener à rejeter systématiquement toute influence physique sur le développement des structures socio-économiques, ce qui serait absurde. Il faut juste tempérer cette influence des structures physiques, et surtout reconnaître qu’elle n’est pas le seul et unique facteur explicatif ». (p.40)


- Pourquoi insister sur ce point ? Pourrait-on aujourd’hui parler d’un nouveau déterminisme, celui qui voit toujours mises en avant les structures socio-économiques en priorité, devant les influences physiques ? Les géographes font-ils les mêmes erreurs que leurs aïeux avec ce nouvel axiome ?


Nous pensons que l’inconvénient d’une géographie trop nomothétique (qui ne repose que sur des « lois géométriques et mathématiques » appliquées à l’espace) est qu’elle risque d’aboutir vite à une géographie désincarnée, sans référence aux paysages, une géographie en « apesanteur » où les hommes ne sont plus que des « acteurs » « des agents économiques » en oubliant leur « humanité » c'est-à-dire par exemple leur attachement culturel, et si l’on veut irrationnel , à l’espace vécu. Parler de l’espace chinois aujourd’hui c’est certes faire référence nécessairement à la politique économique des ZES depuis 1978, à la mondialisation ; mais c’est aussi souligner le rôle essentiel des deltas côtiers pour la riziculture par exemple, deltas côtiers où se concentrent donc la population et les noyaux urbains … Revenir aux caractéristiques topographiques bioclimatiques, pédologiques etc des espaces est une démarche qui, à notre sens, ne doit pas être évacuée , la géographie de l’espace terrestre ne peut pas se limiter à des « lois économiques » imposées par l’extension des marchés (la mondialisation ) … Même si nous reconnaissons que ces dernières sont aussi des puissants facteurs de transformation des espaces …


3- « Le commentaire d’une photographie ou d’un dossier de photographies constitue finalement l’exercice géographique par excellence qui permet de révéler le vrai géographe » (p. 48)

- Malgré la présence du commentaire de cartographies dans votre livre – en particulier dans la troisième partie de l’ouvrage – on peut se demander si vous n’essayez pas de porter un coup fatal à cet exercice qui est, au passage, de plus en plus décrié par les candidats aux concours de l’enseignement et par les candidats au baccalauréat?


Notre essai ne porte pas spécifiquement sur le commentaire d’un extrait de carte topographique (nous prenons assez rapidement en exemple la Baule), d’autres ouvrages de méthodologie, pour qui c’est l’objet, le font beaucoup mieux que nous. Cependant cet exercice nous paraît toujours avoir un intérêt majeur, il amène la réflexion à se « coltiner » à la réalité géographique qu’il faut alors savoir se représenter mentalement, il en va de même avec le commentaire d’une photographie ou d’un dossier photographique (mais dans ce cas l’effort de « représentation mentale » n’est plus à faire). Nous sommes peut-être de la vieille école mais nous ne cherchons pas spécialement à décrier cet exercice … Nous ne pouvons que dire aux jeunes apprentis géographes « courage  » nous sommes passés par là nous aussi …


4-« Le géographe complet est un homme ou une femme qui a besoin de tous ses sens pour être pleinement géographe. Il est évident que le premier d’entre eux, [est] la vue… » (p.53)
- Vous semblez penser que la vue est primordiale pour faire de la géographie. Peut-on pour autant penser qu’une personne aveugle puisse être un grand géographe ? Cette question peut paraître peu pertinente au premier abord, pourtant la Géographie s’oriente vers une dimension « espace vécu » plutôt qu’  « espace vu ». Si je ne remets pas ici en cause l’importance du sensoriel, la vue n’est-elle pas – avec l’essor de la géographie culturelle en particulier - un sens dont l’utilisation est à relativiser lorsqu’on est géographe ?


Nous pensons que la vue est le premier des sens, mais certes pas le seul …
Comment décrire un paysage, une carte, une photographie si l’on est aveugle ?
Je ne suis pas sûr que l’on puisse relativiser ici l’importance de ce sens pour un géographe justement. Certes un aveugle peut se représenter l’espace … , s’imaginer l’espace terrestre, mais à mon sens cela rend plus délicat le fait de travailler dessus.


5- On appréciera la présence de cette phrase qui intervient à un moment crucial de l’ouvrage : la relation mystique (dans son acception intrinsèque au mysticisme) de l’homme à l’espace :
« Ne sommes pas tous, du moins à certain moment de notre vie, à la recherche d’une île mythique – qui n’en est pas forcément une d’ailleurs – symbolisant un ailleurs de rêve ou plutôt un rêve d’ailleurs ? » (p.62)

- Pouvez-vous nous en dire plus sur votre propre expérience - même si l’on entend bien que vous écrivez ce passage en pensant plus aux « sociétés » qu’à l’ « homme » ?


La vie nous réserve à tous des joies (réussir un concours de l’enseignement supérieur important et qui va orienter une part de notre vie professionnelle, la rencontre amoureuse, la maternité, la paternité etc … et des peines (l’échec malgré un effort certain, la déception, le doute, la rupture, la perte des proches etc …). Dans certains cas l’on a alors besoin de se ressourcer, de se retrouver avec soi même, c’est en effet assez irrationnel et donc difficilement explicable mais je crois que c’est ainsi pour beaucoup de personnes. Si je me souviens par exemple encore aujourd’hui d’une ascension sur le mont Mézenc en juin 2004 en solitaire, sous un vent violent et une petite pluie, c’est très certainement parce qu’en faisant cette ascension je pensais à la mort de ma mère qui venait de décéder fin octobre 2003. Vous parlez dans votre question de la relation mystique à l’espace c’est tout à fait cela … Pour Fellini par exemple c’est le rapport à la mer (adriatique) qui constitue ce lien mystique … je me souviens par exemple du personnage incarné par Anthony Quinn s’effondrant en pleurs sur une plage à la fin de la Strada ; c’est là, face à la mer, que toute l’humanité du personnage apparaît. C’est parfois la confrontation à l’espace terrestre qui libère notre cœur et nous révèle à nous même.

6- « Les démocraties occidentales et leurs opinions publiques sont incontestablement entrées depuis les années soixante-dix, dans une ère de préoccupation écologiques croissantes sans cesse relayées et entretenues par les médias » (p.70)

- Si l’environnement est devenu une priorité politique et médiatique – en particulier depuis la phrase mythique de Jonas Hans dans son ouvrage Principe de responsabilité écrit en 1979 : " Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d'une telle vie" – ne pensez-vous pas que la géographie – avec la multiplication des thèses liées au développement durable (facilité d’édition entre autres) est elle aussi en train d’entrer dans cette mode ? Cela peut-il faire disparaître ses objets d’études plus classiques (type : mondialisation par exemple) ? On regrettera que vous ne vous attardiez pas sur « L’enjeux du développement durable » (p.160-161) d’un point de vue épistémologique.


La mondialisation est aussi une question écologique …L’essor d’une agriculture exportatrice dans les PVD et le recul des cultures vivrières qu’elle entraîne pose par exemple des problèmes écologiques (essor des OGM au Brésil, en Afrique du Sud, brûlis en Indonésie, développement de monoculture de masse entrainé par les courants d’échange …), la mondialisation c’est aussi la mondialisation des questions écologiques
comme l’a montré le sommet de Copenhague en décembre 2009 même s’il fut globalement un échec. Bref je ne pense pas que la géographie de l’environnement occulte ou ait vocation à occulter la géographie de la mondialisation, au contraire les deux sont intimement liées.



7- Vous parlez de « romans géographiques » au début de la deuxième partie en insistant sur le fait que l’historien peut plus facilement faire usage de la narration qu’un géographe. Vous citez Jules Vernes, Zola – en particulier pour La Terre – et Julien Gracq (très cher à Armand Frémont). Que pensez-vous de l’ouvrage de Mike Davis intitulé City of Quartz ? Il me semble que ce qu’a réalisé Mr Davis est justement a mi chemin entre la narration romanesque contemporaine et la géographie sociale et scientifique.

Nous ne connaissons pas cet ouvrage … (et c’est certainement un tort) veuillez nous en excuser.

8- « Mais pour l’instant, comment s’étonner que la filière d’histoire au sein des universités soit en moyenne quatre à cinq fois plus remplie que la filière de géographie ? » (p.79).
- Cette constatation n’est pas nouvelle et il me semble que votre ouvrage peut justement servir à réduire ce décalage. Mais quelles sont, selon vous, les causes premières de cette analyse ? Comment peut-on, sinon inverser la tendance, la faire régresser ?


Je pense que c’est à l’origine le déséquilibre qui entretient le déséquilibre : ayant dans les établissements scolaires déjà beaucoup plus d’historiens parmi les professeurs d’histoire géographie ceux-ci délaissent parfois carrément la géographie, ou l’enseignent de façon peu convaincante car ils ont été peu convaincus par cette discipline … Les élèves qu’ils forment se tourneront ainsi davantage vers l’Histoire à leur tour …
Des raisons externes à l’institution expliquent aussi ce décalage ; j’ai l’impression que le discours médiatique valorise toujours plus l’Histoire que la Géographie même si depuis quelques années quelques émissions plus « géographiques » sont apparues ?


9- Vous vous attaquez ensuite aux liens multiples entre cinéma et géographie ( arts et géographie en fait) qui est assez développé dans votre ouvrage, ce qui ne m’a pas surpris. (cf. la question des sens et le privilège que vous accordez à celui de la vue). Cous érigez Robert Flaherty comme le maître du documentaire – c’est d’ailleurs le premier à faire usage de ce procédé. Les documentaristes ont selon vous « un sens de l’espace maîtrisé ». Je sais bien que vous ne vouliez pas toucher à l’exhaustivité mais comment expliquer l’absence de Chris Marker et tout particulièrement de son chef d’œuvre «  Sans soleil » sorti en 1983 et qui est certainement un aboutissement total du documentaire socio spatial ? Les films de Chris Marker dépeignent en effet les principales problématiques de la géographie et surtout de la géographie culturelle.

Vous vous arrêtez ensuite à la page 90 sur les œuvres du genre Road Movie évidemment intimement liées à la géographie (Into the Wild, les westerns, Duel etc.). On notera l’absence de Paris, Texas qui mériterait pourtant qu’on s’y arrête mais évidemment on comprend bien qu’il est impossible de ne pas faire de choix. Enfin, on notera et peut-être avec plus d’étonnement l’absence de la nouvelle vague en particulier italienne avec De Sica et Fellini.
- Comment s’est déroulée la sélection des films analysés dans votre ouvrage ?


Je suis d’accord avec vous, l’on aurait pu rajouter beaucoup de films mais nous ne prétendons pas être exhaustifs, juste tisser des liens … oui Fellini par exemple , je viens d’ailleurs d’en parler plus haut … La sélection des films a été faîte en fonction de nos connaissances , de nos souvenirs (et de nos oublis comme certains films de Fellini dans sa période néo réaliste par exemple)


10-En ce début de troisième partie vous faites le tour des trois types de cartographie. Vous écrivez : « Les photographies et les cartes sont les mamelles de la géographie où tout géographe vient se ressourcer pour ne pas devenir fou ». Vous semblez finalement affirmer que la géographie ne peut réellement se développer sans l’usage de cartographies. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je pense que cette question rejoint l’une des questions précédentes et on reprend un peu le même thème … donc même thématique de réponse (l’utilité, comme outil, des cartes et des documents photographiques ou satellites).

11-Vous semblez ensuite dénoncer – ou enfoncer le clou selon les points de vue – la géographie quantitative des années 70-80’. « On peut fort bien, aujourd’hui, faire des études supérieures de géographie et être agrégé, sans maîtriser cette branche de la géographie (en particulier les statistiques et les formules mathématiques) » (p.131)
Est-ce véritablement le cas et est-ce votre propre expérience de l’agrégation ? Ne faut-il pas tout de même avoir des chiffres en tête pour se rassurer ou pour asseoir une argumentation ?


Il ne faut pas confondre deux choses : avoir des chiffres en tête est une chose nécessaire (du moins en ordre de grandeur) pour tenir un discours géographique construit et argumenté; la géographie quantitative avec les droites de régression, les coefficients de corrélation, les analyses factorielles etc … en est une autre qui n’apparaît pas au sein des programmes de l’agrégation ou du CAPES.

12-Vous renchérissez ensuite : « Cette mode qui a existé semble aujourd’hui remplacée par l’essor d’une géographie culturelle ». Ce livre s’inscrit-il dans cette logique ?

Oui sans doute c’est tout à fait exact.


13-Vous essayez ensuite de vous intéresser à la pédagogie en géographie et vous dites : « C’est vers une analyse des espaces qu’il faut tendre, et cette analyse doit s’exprimer en s’appuyant sur l’art de la synthèse et de la concision » (p.136)
Cette déclaration laisse perplexe. Dans son ouvrage La Géographie, Jean Jacques Bavoux écrit dans la partie intitulée « De la synthèse au parasitisme » (p.23 collection U) : « En fait, la synthèse n’est ni un statut ni une méthode scientifique. Utiliser la formule creuse de « vocation synthétique » pour justifier la finalité géographique est, d’une part, très ambiguë, d’autre part, démesurément prétentieuse, voire mégalomane ».
Bien entendu Mr Bavoux écrit cela pour dénoncer les géographes qui essayent de multiplier leurs compétences et de s’attacher à faire la synthèse de quelques unes des sciences sociales en déclarant que le résultat synthétique s’appelle « la géographie ». Mais c’est justement là que vos points de vue diffèrent.
Comment déclarer que la synthèse est une bonne méthode pour les élèves et les étudiants alors même qu’ils ont du mal à voir l’objet d’étude de cette même matière et ainsi les limites avec les autres sciences sociales ? Pensez-vous réellement que la synthèse doit être une priorité pédagogique ?


Là encore je crois qu’il ne faut pas confondre deux choses : la synthèse proprement dite en tant que discipline qui tient des discours en partie empruntés dans d’autres disciplines (la sociologie, l’économie, la géologie , la biologie, l’histoire ec ..) (c’est en ce sens que l’entend et le dénonce Monsieur Bavoux) ; et l’art de la synthèse en tant que méthode de rédaction … je voulais dire par là que l’on ne rédige pas de la même façon en histoire qu’en géographie. En géographie en peu de mots et de notions, mais des mots et des notions précises tout est dit … En Histoire le délayage littéraire est sans doute plus fréquent.

14-Vous proposez ensuite des sujets que vous traitez de deux manières chacun (p.141-148). La première approche est dirons-nous plus journalistique et la seconde est purement géographique. C’est vraiment la cerise sur le gâteau de votre ouvrage. Savez-vous que les étudiants en Géographie attendent cela depuis un siècle ? (rire)

Je l’avais fait lors de quelques cours à l’université de Saint Quentin et effectivement j’avais vu que cela plaisait assez aux étudiants. D’où la reprise de cela dans l’ouvrage.

15-On notera enfin un formidable bilan sur le thème du « vivre ensemble et de l’intégration sociale » à la fin de l’ouvrage. Que pensez-vous de l’article de Thomas Sauvadet dans le n°113 d’Hérodote sur le thème : « Jeunes de la cité » et contrôle du territoire : le cas d’une cité de banlieue parisienne ? Thomas Sauvadet est docteur en sociologie. Qu’est-ce que la sociologie peut apporter à la géographie ? Peut-on faire aujourd’hui une étude en géographie sans connaissance en sociologie ?

Ces deux disciplines me semblent assez proches à la différence près que justement la géographie doit spatialiser son discours … sinon ce n’est pas de la géographie. Je ne connais pas précisément cet article mais il s’inscrit à mon sens tout à fait dans une réflexion sur la géographie urbaine des cités. La géographie urbaine a depuis toujours (cf école de Chicago) été de toute façon très proche de la sociologie des groupes et des minorités.


Pour conclure cette critique et cette interview je tiens réellement à vous féliciter pour cet ouvrage au nom de toute la communauté de Passion-Géographie.


Thibault Renard
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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Mar 15 Juin - 23:46

Citation :
Nous pensons que la vue est le premier des sens, mais certes pas le
seul …
Comment décrire un paysage, une carte, une photographie si
l’on est aveugle ?
Je ne suis pas sûr que l’on puisse relativiser
ici l’importance de ce sens pour un géographe justement. Certes un
aveugle peut se représenter l’espace … , s’imaginer l’espace terrestre,
mais à mon sens cela rend plus délicat le fait de travailler dessus.


Faut qu'ils lisent Reginald Golledge, grand géographe états-unien aveugle.
Et qu'ils jettent un coup d'oeil à l'architecte Eric Brun-Sanglard. http://www.actions-traitements.org/spip.php?breve2222
Dommage que l'on pense toujours que la géographie soit une science du visuel! Et vive les subaltern studies!

- je ferai un commentaire plus global prochainement, mais la question des aveugles et de la géo me tient à coeur -
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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Mer 16 Juin - 1:30

C'est bizarre mais moi aussi ça me tient particulièrement à coeur

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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Mer 16 Juin - 11:55

Ha, ça c'est vrai ? Chouette, c'est assez rare! Moi je pars pour faire mon mémoire sur cette thématique.

Sinon, je viens de lire l'interview en entier. C'est intéressant. Mais je trouve que l'importance donnée à l'analyse de photo et peut-être de carte me parait surdimensionnée.
Pour ma part, je n'en ai fait qu'en première année de licence. Sauf en master où là il s'agissait plus de décrypter les logiques derrière l'image ou derrière la construction de la carte, que la carte en elle-même.
Ca me parait une vision de la géographie très descriptive et peut-être experte ? Le géographe qui sait, à partir de la lecture d'une image, comprendre le fonctionnement spatial d'une région, d'une ville, d'une activité ?
Il me semble que les sciences sociales quittent un peu cette vision d'expertise actuellement, non ? Au profit de recherches peut-être plus participatives ? Où le chercheur n'est pas omniscient.

En revanche, je trouve très intéressant le fait de se pencher sur le cinéma, le roman etc. Ca ne peut que faire du bien à une géographie qui a besoin de sortir de la rigidité des études régionales et des méthodes quantitatives (qui restent enseignées).
J'ai eu tout un séminaire cette année sur la géographie dans la littérature, et je trouve que c'est assez pertinent comme approche. A ce propos, Bertrand Lévy a édité plusieurs livres rassemblant des écrits plus ou moins géographiques d'écrivains divers ou des approches littéraires faites par des géographes (Weibel, Raffestin, JB Racine...). Titre : Voyage en ville d’Europe. Géographies et littérature.
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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Mer 16 Juin - 15:47

Interview très intéressante, c'était une très bonne idée, cela m'a donné envie d'acheter le livre (hélas assez cher, 21€ pour 190 pages...).
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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Lun 21 Juin - 17:12

Je scrute le catalogue de la BU... pour me mettre à la page : intéressant au moins pour son 1er chapitre.
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GIRARD

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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Jeu 1 Juil - 16:44

Merci de vos réactions qui démontrent, s'il en était besoin, que notre discipline ne cesse de se renouveler et tend vers une géographie de plus en plus culturelle.
Pour compléter votre avis, vous pouvez consulter notre site
http://lageographienestplus.wifeo.com
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Thibault Renard

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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Sam 3 Juil - 2:34

bache a écrit:
Citation :
Nous pensons que la vue est le premier des sens, mais certes pas le
seul …
Comment décrire un paysage, une carte, une photographie si
l’on est aveugle ?
Je ne suis pas sûr que l’on puisse relativiser
ici l’importance de ce sens pour un géographe justement. Certes un
aveugle peut se représenter l’espace … , s’imaginer l’espace terrestre,
mais à mon sens cela rend plus délicat le fait de travailler dessus.


Faut qu'ils lisent Reginald Golledge, grand géographe états-unien aveugle.
Et qu'ils jettent un coup d'oeil à l'architecte Eric Brun-Sanglard. http://www.actions-traitements.org/spip.php?breve2222
Dommage que l'on pense toujours que la géographie soit une science du visuel! Et vive les subaltern studies!

- je ferai un commentaire plus global prochainement, mais la question des aveugles et de la géo me tient à coeur -

Dis moi je suis complètement impressionné par son parcours même s'il (Reginald) est devenu aveugle tardivement. Mais c'est horrible : t'as vu le prix de ses livres ??? Comment on fait pour pouvoir les lire - en sachant en plus qu'il n'y a pas de traduction francophone (ça au pire c'est à nous de le faire Smile )

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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Sam 3 Juil - 10:26

Bin tu les empruntes en bibli si tu parles anglais (en passant par le sudoc y'a de quoi les choper.)
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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Sam 3 Juil - 11:42

Mais il y aura jamais ça dans ma région. C'est quoi le sudoc?

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bache

Pausanias le Périégète
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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Sam 3 Juil - 15:49

C'est le réseau français des bibliothèques universitaires. Il permet de faire des prêts entre bibliothèques.

A ma fac, ils m'ont dit qu'il existe aussi un système international. Alors peut-être qu'il y a meme moyen de les faire venir d'assez loin. Mais les frais doivent être conséquents!
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GIRARD

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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Lun 26 Juil - 11:50

J'ai été voir le parcours de Reginald Golledge et d'Eric Brun Sanglard (la vie de ce dernier est particulièrement émouvante). Je ne connaissais pas ces parcours de vie.
Effectivement il faut sans doute distinguer les aveugles de naissance de ceux qui le sont devenus : cela change déjà la donne.
La perception de l'espace par le corps et le sens est effectivement une réalité mais Eric Brun Sanglard l'applique à des espaces restreints puisqu'il est décorateur d'intérieur ... C'est déjà plus difficile sur des espaces plus larges.
Quant à Reginald Golledge et sa géographie behaviouriste (géographie des comportements) son apport est effectivement intéressant. La référence aux cartes mentales (que l'on se dessine tous + ou moins dans nos têtes) m'a fait penser au livre de David Lepoutre : coeur de banlieue (en 1997) où il interroge la représentation de l'espace de quelques jeunes de banlieue au sujet de leur cité ( à l'époque : les 4000 à la Courneuve )
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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Dim 22 Aoû - 11:04

Pour revenir sur le livre, je me demandais à combien d'exemplaires se vendaient les livres de géographie ?
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GIRARD

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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   Dim 22 Aoû - 21:25

C'est tout le problème des petits éditeurs et des premiers livres d'auteurs inconnus comme nous , il faut ramer sinon l'on va droit à l'échec ...( à la différence des grands auteurs connus ( Pitte, Bailly , Knafou etc ... ) avec des éditeurs puissants qui assurent la publicité )
paru en février 2010 à un tirage de 500 exemplaires, je n'ai pas encore de bilan précis , notre éditeur dit qu'il se vend certes et qu'il est relativement bien placé en librairie, mais un livre placé en librairie n'est pas encore acheté ...
1° bilan plus précis à la fin de l'année décembre 2010.
De toute façon il faut ramer ...Mais peu importe , l'essentiel est dans le plaisir de la géographie.
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MessageSujet: Re: La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs   

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La géographie n’est plus ce que vous croyez… Interview exclusive des auteurs

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